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Invitation en Auteur.

« Théorème Vivant »… le conte moderne de Cedric VILLANI

dans Invitation en Auteur.
  • Par Abdelkader Ghellal

«Théorème Vivant» de son auteur Cédric VILLANI est un texte qui s’étale sur quarante-quatre chapitres. C’est un récit «autobiographique» qui intègre, dans sa composante, deux niveaux, la fiction et la réalité, c’est-à-dire la matière et la mise en forme de cette matière ou le matériau qui permet à la matière d’exister.

Cedric

C’est aussi le récit de la genèse d’une recherche et d’une avancée mathématique quotidienne : un jeune chercheur talentueux et très passionné tient quotidiennement son carnet de bord dans lequel le lecteur pourrait suivre l’élaboration d’un nouveau théorème mathématique : «La loi de la gravitation universelle de Newton énonce que deux corps quelconques s’attirent avec une force proportionnelle au produit de leurs masses, et inversement proportionnelle au carré de leur éloignement» (page 29).

Le champ lexical dominant est celui de la rigueur, des sciences dures, des mathématiques, de la logique, du raisonnement logique : une équation– une excellente précision (page 20), des idées mathématiques- la seule logique (page 21), gérer l’erreur, la fonction b, une constante, schéma (page 123), l’inégalité, démonstrations (page 162), ce dernier est impair, je le multiplie par 3, j’ajoute 1, je trouve ainsi … (page 206).

Ce texte de vulgarisation scientifique est ensuite un véritable conte moderne : le lecteur se laisse prendre dans le foisonnement des sens et des formules mathématiques qui donnent à «Théorème Vivant» toutes les caractéristiques de l’histoire des mathématiques : des portraits de grands précurseurs des mathématiques sont cités : Boltzmann-MoserGlasseyCarlen… (pages 11 .12).

Les équations mathématiques exerceraient une fascination sur le lecteur et le réconcilie avec cette science dure, compliquée et partant rejetée par un grand nombre de personnes.

L’auteur raconte son quotidien de mathématicien. On y trouve beaucoup d’anecdotes sur de très grands mathématiciens ainsi que des extraits de vrais documents mais hélas sans aucune explication : l’auteur échange des e-mails avec son doctorant, des formules mathématiques, des (dé)monstrations…auxquels le lecteur ne comprend pas grand-chose.

En effet, ce «roman», si on peut le qualifier de tel est inclassable. A quel genre appartiendrait-il ? Est-ce un roman traditionnel ? Un roman moderne ? S’inscrit-il dans la lignée du Nouveau Roman ? Peut-on l’associer à celui de Balzac ou Flaubert par exemple ?

«Théorème Vivant» ne peut être considéré comme un roman traditionnel pour la simple raison que la grande caractéristique du roman traditionnel, c’est d’être le récit d’une histoire feinte.

Il comporte des descriptions, des portraits, des peintures, des événements, des dialogues, le tout rapporté par un narrateur omniscient, omniprésent, qui lit dans les « consciences » et y fait pénétrer les lecteurs, ajoutant au besoin ses réflexions et ses commentaires.

C’est là le cas de la focalisation zéro, la plus répandue en littérature. Madame Bovary de Flaubert ou encore «Germinal» d’Émile ZOLA en est la parfaite illustration. Le roman traditionnel s’annonce donc comme une fiction distrayante. Or, «Théorème Vivant» est loin de l’être malgré les descriptions, les commentaires et les réflexions de l’auteur.

Par définition, le rôle de la littérature et du roman est de procurer le plaisir chez le lecteur : «Théorème Vivant» déroge bien à cette règle. Le lecteur est choqué, gêné, ses habitudes dérangées.

En effet, «Théorème vivant» se présente comme une quête avec toutes les difficultés que celle-ci peut comporter, une errance qui propose un voyage dans l’écriture, une recherche dont le laboratoire est le récit.

«Théorème Vivant» est, peut-être un «nouveau type de roman», «roman atypique», «anticonformiste», «non-conventionnel». Il nous rappelle «Les gommes» d’Alain Robbe-Grillet ou «Tue t’aimes pas» de Nathalie SARRAUTE.

Il se présente simplement comme une nouvelle façon d’écrire l’histoire. Une histoire dans laquelle la primauté est accordée à l’objet, l’univers privilégié est un univers objectal.

Le roman de VILLANI se veut autre, il incarne la volonté de changement, de la recherche, du renouvellement des formes romanesques : On ne suit plus l’écriture d’une aventure mais l’aventure d’une écriture comme le souligne bien Jean RICARDOU.

Ce roman «plane», défie toute interprétation symbolique ou poétique et appelle une véritable critique des formes ou des structures signifiantes elles-mêmes. A cet effet, ne pourrions –nous pas le classer comme appartenant à «l’a littérature» ? Fin de la conversation

Titre :  Auteur : Cédric VILLANI Éditions : Grasset et Fasquelles Année : 2012 ISBN : 978-2-233-17490-3

 

Théorème vivant Livre de Cédric Villani Théorème vivant est un livre paru en 2012, écrit par le mathématicien français Cédric Villani qui raconte ses années de recherche de 2008 à 2010. Wikipédia Date de publication originale : 2012 Auteur : Cédric Villani.

CEDRIC VILLANI, né en 1973, est professeur de mathématiques à l’université de Lyon et directeur de l’Institut Henri-Poincaré. Il a reçu la médaille Fields (le prix Nobel de mathématiques) en 2010.

 

CEDRIC VILLANI:  « Dans son ouvrage «la Valeur de la science», qui remonte à 1905 et n’a pas pris une ride, Henri Poincaré expose merveilleusement bien ses découvertes les plus compliquées. En ce qui me concerne, l’idée provient d’Olivier Nora.

Au cours d’une rencontre impromptue, le patron des Éditions Grasset m’a suggéré de «raconter l’histoire d’un théorème» – en l’occurrence celui qui a contribué à me valoir la médaille Fields. L’éditeur m’a convaincu qu’un pareil récit, tellement riche en rebondissements plus ou moins décourageants mais aussi souvent exaltants, éclairerait ce processus capricieux : la création mathématique, un univers très méconnu.

Le pari est réussi, et vous faites en effet partager dans ce «roman» vos émotions successives, même si le lecteur «normal» est obligé de sauter les pages d’équations mathématiques

Rassurez-vous, la plupart des mathématiciens les sauteront aussi, ces pages, car elles ne sont lisibles que par le tout petit nombre de ceux qui travaillent exactement dans la même branche que moi – à savoir le groupuscule des fanas de l’équation de Boltzmann… Une pareille spécialisation de la mathématique, en de multiples branches qui ne peuvent plus se comprendre, c’est un peu effrayant quand on y songe.

Moi-même, il me faudrait bien cinq ans d’études préliminaires pour comprendre le raisonnement par lequel le génial Grigori Perelman a résolu, en 2003, la célèbre conjecture de Poincaré. Mais peu importe, car de toute façon le processus de découverte est commun à toutes les branches, et je suis sûr que mes confrères de toutes obédiences se reconnaîtront dans ce livre, même en sautant les pages d’équations. »

Ryad Girod et ses … »Ravissements ».

dans Actualités/Arts & Culture/Invitation en Auteur.
  • Par Amina Mekahli

Ravissements n’est pas un livre sur la folie, mais sur le silence qui entoure la folie. Le personnage principal du récit semble être un figuier, mais le sujet véritable tourne autour de la perte du langage ; le narrateur devient coupable de ne pas faire ce qu’il doit faire. Le voilà donc qui déambule hagard, dans le monde brumeux de son autre lui-même silencieux. Une quête muette racontée avec des mots au rythme sourd, des mots qui frappent la raison, sans jamais la dévoiler.

Ravissements –Ryad Girod – 2010 (Éditions Barzakh – réédité en 2015)

Ce récit, édité en 2010 chez Barzakh, avait déjà été édité chez José Corti en 2009. L’éditeur de Julien Gracq, l’un de mes auteurs préférés, publiant toujours d’excellentes œuvres, je suis partie à la découverte de ce livre avec une certaine curiosité, et je n’ai pas été déçue.

J’ai pénétré dans Ravissement comme on s’introduit dans le patio d’une maison oubliée, après avoir refermé un autre livre : La petite fille de Monsieur Linh de Philippe Claudel.

Bien que différents, les deux récits m’ont emportée dans l’univers du conte par deux chemins parfaitement identifiables : la lutte archétypale d’un héros isolé contre un environnement hostile qu’il ne comprend pas d’une part, et la communication non verbale avec un ami très différent qui transcende tout, d’autre part (le Figuier chez Girod et Monsieur Bark chez Claudel).

Mais aussi les éléments familiers auxquels les héros se raccrochent (et je ne dirais pas lesquels pour préserver le mystère) ainsi qu’une longue déambulation qui se retrouve dans les deux histoires.

Dans Ravissement, le héros peut faire plusieurs fois le tour du quartier sans jamais le reconnaître. La narration est presque onirique, métaphorique. Ces deux héros sont deux versions différentes de la solitude et de la folie douce.

Mais ce livre, Ravissements, va beaucoup plus loin dans mes lectures. Le petit roman de Philippe Claudel est presque là par coïncidence temporelle.

Dans Ravissement, Ryad Girod nous plonge dans l’expérience de la coupure schizophrénique et, prenant acte de cette faille, pétrit  à l’infini la mélancolie qui est conscience douloureuse de la séparation (avec le langage), de la perte d’homogénéité entre le monde et le moi du héros, à l’infini.

Dès  les premières phrases du livre, on se trouve face à la conscience vive, voluptueuse et douloureuse à la fois, qu’il existe d’un côté la vraie vie, celle qui nous accule à ses emplois du temps et à la positivité de ses énoncés, et de l’autre, que ce n’est pas comme ça que les choses se passent, qu’il existe toujours une séparation, une différence, une inadéquation.

La tentation qu’a le lecteur de partir avec le narrateur à la recherche d’une homogénéité nous berce, de ravissement en ravissement, comme une mise en scène symbolique burlesque, voire comique, de la situation.

Tout au long de ce mutisme organisé, les doubles fantomatiques laissent des petits cailloux, tels des Petit Poucet. Du conte, nous retrouvons tout aussi bien Alice aux pays des merveilles de Lewis Caroll, Casse-noisettes de Hauffmann, ou encore La Traumonovell de Shnitzler ; l’univers mystérieux du double derrière le miroir de sa conscience. La quête du langage d’avant le langage.

Le double est ainsi évoqué comme fantôme d’un oncle rendu muet parce qu’on lui a coupé la langue. Rencontre toujours spectrale d’étranges habitants du jardin dont les serviteurs morts sont enterrés avec les graines d’un arbre déposées sous la langue.

L’humeur qui suinte des fleurs bleues traverse les deux amants emmurés, eau miraculeuse qui s’échappe du corps de l’épouse dans de vieilles fumeries d’opium, et que la foule recueille dans une énième fantasmagorie du narrateur.

« Le langage fuit celui qui se montre en dessous de la signification, il s’appauvrit, se réduit et se décharge de toute la force de ses propos celui qui se montre en dessous de la signification n’apercevra jamais les voies que trace la parole aux moments les plus magiques de son existence » nous dit Ryad Girod.

La ville n’est jamais nommée, les personnages non plus. La mémoire se substitue au langage. Apprendre et réciter pour une ultime résurrection.

Boris Vian dans L’arrache-cœur ; quelques grands mystiques comme El Maarri et son Message du pardon ; Freud et son Inquiétante Étrangeté ; Pascal Quignard et Son nom sur le bout de la Langue ; Mathieu Brosseau dans La Confusion de Faust ;  ne sont peut-être pas les références de l’auteur, mais elles sont les miennes dans cette quête lointaine du sens du langage, dans cette chorégraphie incessante du double, étrange et inquiétant. Ravissements entre arrachement et fascination, double tension du silence. Faire taire la voix (ou les voix) pour qu’advienne le signe. Un signe comme image de l’indécelable n’est pas un hasard,  mais une progression presque circulaire des immixtions des périmètres de voix et des territoires de «reprises de vérités».auteur girod

 

Bio-Express: Ryad Girod est né en 1970 à Alger. Il est professeur de mathématiques et enseigne actuellement à l’étranger au sein de l’Agence pour l’Enseignement Français à l’Étranger. Il est également l’auteur de La fin qui nous attend.

 

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