« Ne soyez pas aveugles…je le suis déjà »

dans Actualités/Société
  • Par ZIAD Salah

Par petits groupes, adossés au mur de ce qui était un refuge pour eux, ils égrènent les heures avant leur ébranlement après le muezzin d’al asr. Été comme hiver, ils se retrouvent tous les jours ouvrables de la semaine. Qu’attendent-ils ou qu’espèrent-ils au fait ? Difficile à dire, mais visiblement, entre eux ils se sentent en sécurité. D’ailleurs, c’est en couple, en se tenant la main qu’ils se quittent avec la promesse de se retrouver le lendemain.

Cette situation perdure depuis six ans, nous dit l’un d’eux. Chaque jour, ils partagent leur pitance : un morceau de karantika ou un bout de pain avec du petit lait le plus souvent. Leur entreprise est à l’arrêt depuis six ans. «A cause de la concurrence étrangère, notamment chinoise et turque».

Ils produisaient des balais à la main. Mais voilà «que l’économie du marché nous a mis sur la touche» nous dit l’un d’eux, rencontré sur place. On nous explique que sur le collectif de 160 travailleurs, certains ont pris leur retraite et d’autres attendent une éventuelle reprise. Quoique ce rêve s’éloigne chaque jour d’avantage.

Lors de notre échange avec un petit groupe d’entre eux, un non voyant, usant de formules très fines, laissera entendre que parmi eux certains vont jusqu’à aller mendier. «Histoire de se débrouiller de quoi se nourrir» dira-t-il.

Ce qui ne les empêche pas de faire preuve de beaucoup de dignité. Les heures de prières semblent les repères de leur journée d’attente. Tous ont bien intériorisé que les temps ont bien changé. Pour preuve, l’un d’eux nous évoquera le cas de l’ex-Sonacome, dont le siège est collé à celui de leur entreprise. «Auparavant, des fois on venait manger chez eux. A midi, la file faisait des dizaines de mètres » lance-t-il avec détachement. Ils savent que l’assiette de ce qui leur servait d’entreprise est convoitée. On nous signale la tentative de se l’approprier par la DAS (Direction des Affaires Sociales) pour en faire un «un foyer pour SDF» nous explique un de nos interlocuteurs. Ils ont eu vent qu’un promoteur a essayé de jeter son dévolu sur ce siège.

Quand on évoque ce sujet avec eux, ils se remémorent le défunt président Boumèdiène qui avait interdit aux particuliers d’investir dans la confection des balais afin de leur consacrer en exclusivité le créneau. Ils pointent du doigt ses successeurs adeptes d’une économie de marché inhumaine.

Parce que leur cas n’est pas isolé. «Ce sont les travailleurs de vingt neuf entreprises du même genre, à travers tout le territoire national, qui vivent exactement la même situation». Cette de wait and not see.

Oubliés de tous, ils s’accrochent à deux dates: le 3 décembre, Journée Mondiale de l’handicapé et le 14 Octobre, leur Journée Nationale. Deux occasions où on se souvient de leur existence qu’on soulève au niveau de la presse, notamment publique. Sinon, ils se suffisent à eux même. Ils semblent dire que leur avenir est derrière eux.

Mais certains d’entre eux caressent toujours le rêve de revenir à leur atelier. Dans ce cadre, le président de l’Association nationale des handicapés nous affirme qu’il y a une possibilité de financement avec l’ONG Handicap International. Le dossier est presque ficelé, nous affirme-t-il. «C’est un projet pilote qui concerne quatre wilayas du pays» explique-t-il.

Lors d’un entretien téléphonique, il nous affirme que le financement promis permettra la récupération d’une trentaine de travailleurs et la formation d’une trentaine de jeunes. En attendant, un magasin attenant à l’entrée principale de l’entreprise expose encore quelques balais. «Le reste du stock» nous assure celui qui le gère. Sur les étagères vides, on relève quelques bouteilles de Javel fabriqué d’une manière artisanale. Ce qui suppose que cette catégorie peut élargir la gamme des produits.

Signalons qu’ailleurs, des élans de solidarité à l’endroit de ces travailleurs commencent à se dessiner. Des jeunes se disent prêts à initier des campagnes pour inciter les ménagères à acheter les balais et produits de nettoyage confectionnés par les mains de ces non-voyants. La perspective enchante déjà….Pourvu qu’ils reviennent à la besogne.