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Où s’arrête la légitimité et où commence la trahison ?

dans Chroniques
  • Par Amina MEKAHLI.
L’Algérie se déconstruit, se reconstruit en oubliant de se construire. La traîtrise ! Quel vilain mot je trouve. Qui trahit qui et quoi ? Qui a juré fidélité ? À une idée, un mot, une ville, une meute ? Taillés comme des crayons les opinions pointent le pouce vers le bas. Aucune réussite n’est exonérée de trahison, aucune…
Les guerres des genres et des limites des frontières aiguisent les contradictions, et nous restons tous tièdes et gris, la peau noire et la feuille blanche, rasant les murs de la médiocrité, par peur de sombrer dans la haute trahison de la réussite et de l’universalité de l’esprit.
Nous avons dépassé le giron de la critique depuis longtemps, nous frôlons l’absurde de la stigmatisation et de la condamnation.
Les règles de la légitimité échappent désormais au champs historique et politique, elles se déploient dans l’économie, dans l’enseignement, dans la recherche scientifique et encore dans la pensée et dans la production artistique.
Un film qui ose toucher à la sacro-sainte révolution est une trahison, un artiste qui ose s’exporter est une trahison, un écrivain, un musicien, un individu lambda aussi.
Nous appelons encore nos compatriotes vivant ailleurs les « émigrés » car dans notre inconscient celui qui part et quelqu’un qui abandonne, qui baisse les bras, qui trahit. On lui réfute d’emblée sa légitimité.
Un artiste qui est reconnu, ailleurs est décrié à chaque fois qu’il ose créer un pont, redessiner son double-ancrage.
Le paradoxe en revanche est que pour être reconnu en Algérie il faut s’exporter, mais alors que faut-il faire ? Partir et y rester dans cet ailleurs ? Revenir essuyer les accusations et les clichés ? Que faire ? Qui détient la balance ? Qui décide de ce lynchage orchestré contre les infidèles à toute les causes et à aucune ? Qui décrète de l’état d’infidélité au fait ? Les rois et les reines du non-sens, de la boucle bouclée et bâclée, de la laideur de l’inertie, de la mort des audacieux. Ces rois et ces reines calés sur nuages au dessus des têtes qui s’éveillent au monde.
L’Algérie ne crie plus elle décrète dans le clapotis des rumeurs et des révélations anonymes, la mort des signes.
La mort des lueurs et des rayons. La mort des élans et des secousses. Tout est gris, tout est limé, tout est poli au goût de la multitude chaotique, sans repères, sans modèles et sans pères.
Tout ce qui bouge est redirigé vers le centre de la terre, la tête plantée dans le néant de l’ignorance et du déni. Des millions d’autruches sillonnent le passé sans coup férir.
Très peu, quelques-uns seulement s’aventurent encore sur le chemin du risque original, sur la route du sens, vers une issue de recours à la création.
Pars ! lui dit-on, là où tu seras reconnu, pars là où tu es libre de devenir le fantôme de toi-même, le double errant, apatride et orphelin de ta légitimité.
Ces départs deviennent des morts de l’essence certaines, des mers infranchissables à reculons, des ciels fermés à la consécration du berceau, des épées dans les eaux troubles des appartenances au vide culturel.
Où s’arrête la légitimité historique, politique, artistique, identitaire ? Et où commence la trahison ? Comment lever ses bras par-dessus les étoiles sans tomber dans l’oubli des siens ? Se greffer un drapeau sur les paupières ou se tatouer le nom de sa tribu sur la langue ? S’habiller de valeurs ou dévaloriser ses guenilles ?
Continuer à tirer à bout portant sur tous les talons d’Achille de tous les précurseurs, pour les immobiliser comme des bêtes traquées, dans les enclos du conservatisme à outrance, pour se régénérer et trouver la force de s’auto-engloutir, pour être ses propres sables mouvants qui aspirent la différence vers les bas-fond de la pensée unique.

Qui cherche la vérité dans un pays où la vérité n’existe plus.

dans Chroniques
  • Par Amina MEKAHLI. 

Mentir c’est être fort, courageux et vaillant. Mentir est la stratégie, la seule. Tout le monde ment à tout le monde. Le monde est mensonge. Il n’y a pas de lois et il n’y en aura jamais pour punir contre le mensonge. La loi vous le dit : je ne protège pas les crédules.

mensonge amina mekahli

Développer ses instincts de survie, développer sa vigilance, développer son flair. Guetter, surveiller, se méfier, craindre, ainsi va l’énergie dans le vent.

Ainsi va ce pays, ainsi va ce peuple. Les mensonges très jeunes, de plus en plus jeunes. À l’école la maîtresse ment aux élèves, les élèves mentent à la maîtresse. Les parents mentent aux enfants, les enfants se mentent à eux-mêmes. Et grandir avec l’oppression du mensonge. Le culte du non-dit, le culte du secret.

Les codes, les insinuations, les rumeurs, les fumées avec et sans feu. Les vérités détournées, les vérités non formulées, les vérités mortes sous le joug du paraître.

Tout brûler et recommencer. 

Ne dit-on pas un tel a brûlé ses papiers, pour désigner celui qui s’affranchit du mensonge. Celui qui avance à visage découvert, sans masque et sans filet. Il a brûlé ses papiers, ses liens sociaux, ses jours et ses nuits. Il s’est brûlé les ailes de l’ascension sociale. Il s’est autocondamné, autoproclamé sans avenir.

Le mensonge encore et encore, les élus mentent aux électeurs, les électeurs se mentent à eux-mêmes. Et le peuple est pris à témoin de la défaite du peuple.

Le peuple est mort, vive le peuple. Il a brûlé ses papiers ? Il renaîtra de leurs cendres.

Reconstruire, toujours et encore. Reconstruire des liens, une confiance, un réseau, des soutiens. Mentir de plus belle, mentir mieux, mentir vrai, mentir utile. Le mensonge a gagné ses titres de noblesse. Du bien-fondé du mensonge. Voilà la vérité.

Mentir, mentir encore, mais exister.

Amour ? De quel amour s’agit-il ? Celui du mensonge, de la vérité embellie, de la vérité oubliée. L’amour du lien, de la résignation et de la culpabilité.

Il faut tisser, broder, finir l’ouvrage ultime. La famille. Sacro-sainte famille. Il faut mentir, préserver, voiler, colmater, souder. Il faut exister.

Mensonge halal, mensonge de consensus, mensonge de tribus, mensonge de clans. Dans le mensonge, toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. Même Dieu comprendra. Ils vous le disent droit dans les yeux : Dieu comprendra. Dieu aime la famille, il aime l’honneur de la famille, il aime l’amour de l’honneur. Alors mentons.

La bonne cause seule est la raison. 

L’aliénation est vitale. Il le faut. Et parce qu’il le faut, la vérité est sanctionnée, punie, bannie. Tu veux la vérité ? Alors éloigne-toi et dis-la, exile-toi et dis-la, oublie-nous et dis-la.

Car nous, dans le mensonge, nous avons fondé des civilisations, des empires, des fortunes, des lignées, des codes, des traditions sacrées.

Car nous, dans le mensonge nous nous sommes perpétués, nous nous sommes imposés, nous nous sommes pérennisés.

Ne dis pas, ne raconte pas, ne dévoile pas, ne trahis pas. Garde le secret. Les impératifs suprêmes de l’éducation. La fibre du secret atavique et conditionnée. Le secret comme élévation, comme distinction, comme gage de bonne santé mentale. Les fous seuls disent la vérité. Les fous sont enfermés avec la vérité. Dans le noir et le déni. Les fous sont enfermés dans le mépris et l’oubli. Les traîtres du mensonge sont bannis.

L’Algérie cultive le culte du secret. 

Chut ! est le mot d’ordre.

Nous sommes arrivés à pleurer de regrets nos services secrets. Nous sommes arrivés à nous inquiéter de la liberté d’expression à outrance. Nous sommes arrivés à pointer du doigt les délateurs. Les traîtres du secret. Les traîtres du mensonge.

Nous sommes arrivés à combattre la vérité.

À la haïr comme l’ennemi de notre paix. Car notre paix est mensonge, demi-mots, euphémismes, et silence.

Le mensonge, lui, est feutré, capitonné, tiède et sans secousses. La vérité est froide, douloureuse, elle est la pomme de discorde.

L’Algérie, ce château de cartes qui tient grâce au ciment du mensonge. Un souffle de vérité, comme un ouragan, détruirait les liens, les amours, les amitiés, les accointances, les intérêts, les meutes, les clans.

Un souffle de vérité, comme un ouragan, ferait tomber des illusions, des croyances, des certitudes, des serments, des pactes et des traités.

Le mensonge est une éducation. Un endoctrinement.

Il est tradition, il est us et coutumes, il est respect, il est filiation, il est héritage.

Le mensonge est une vérité différente, une vérité sublimée, une vérité sacrée, une vérité institutionnalisée.

Mentons jusqu’à ce que mort s’ensuive. Vivre dans le mensonge et mourir en se mentant.

Le paradis peut attendre le jugement dernier.

Dieu comprendra…

 

 

 

Ryad Girod et ses … »Ravissements ».

dans Actualités/Arts & Culture/Invitation en Auteur.
  • Par Amina Mekahli

Ravissements n’est pas un livre sur la folie, mais sur le silence qui entoure la folie. Le personnage principal du récit semble être un figuier, mais le sujet véritable tourne autour de la perte du langage ; le narrateur devient coupable de ne pas faire ce qu’il doit faire. Le voilà donc qui déambule hagard, dans le monde brumeux de son autre lui-même silencieux. Une quête muette racontée avec des mots au rythme sourd, des mots qui frappent la raison, sans jamais la dévoiler.

Ravissements –Ryad Girod – 2010 (Éditions Barzakh – réédité en 2015)

Ce récit, édité en 2010 chez Barzakh, avait déjà été édité chez José Corti en 2009. L’éditeur de Julien Gracq, l’un de mes auteurs préférés, publiant toujours d’excellentes œuvres, je suis partie à la découverte de ce livre avec une certaine curiosité, et je n’ai pas été déçue.

J’ai pénétré dans Ravissement comme on s’introduit dans le patio d’une maison oubliée, après avoir refermé un autre livre : La petite fille de Monsieur Linh de Philippe Claudel.

Bien que différents, les deux récits m’ont emportée dans l’univers du conte par deux chemins parfaitement identifiables : la lutte archétypale d’un héros isolé contre un environnement hostile qu’il ne comprend pas d’une part, et la communication non verbale avec un ami très différent qui transcende tout, d’autre part (le Figuier chez Girod et Monsieur Bark chez Claudel).

Mais aussi les éléments familiers auxquels les héros se raccrochent (et je ne dirais pas lesquels pour préserver le mystère) ainsi qu’une longue déambulation qui se retrouve dans les deux histoires.

Dans Ravissement, le héros peut faire plusieurs fois le tour du quartier sans jamais le reconnaître. La narration est presque onirique, métaphorique. Ces deux héros sont deux versions différentes de la solitude et de la folie douce.

Mais ce livre, Ravissements, va beaucoup plus loin dans mes lectures. Le petit roman de Philippe Claudel est presque là par coïncidence temporelle.

Dans Ravissement, Ryad Girod nous plonge dans l’expérience de la coupure schizophrénique et, prenant acte de cette faille, pétrit  à l’infini la mélancolie qui est conscience douloureuse de la séparation (avec le langage), de la perte d’homogénéité entre le monde et le moi du héros, à l’infini.

Dès  les premières phrases du livre, on se trouve face à la conscience vive, voluptueuse et douloureuse à la fois, qu’il existe d’un côté la vraie vie, celle qui nous accule à ses emplois du temps et à la positivité de ses énoncés, et de l’autre, que ce n’est pas comme ça que les choses se passent, qu’il existe toujours une séparation, une différence, une inadéquation.

La tentation qu’a le lecteur de partir avec le narrateur à la recherche d’une homogénéité nous berce, de ravissement en ravissement, comme une mise en scène symbolique burlesque, voire comique, de la situation.

Tout au long de ce mutisme organisé, les doubles fantomatiques laissent des petits cailloux, tels des Petit Poucet. Du conte, nous retrouvons tout aussi bien Alice aux pays des merveilles de Lewis Caroll, Casse-noisettes de Hauffmann, ou encore La Traumonovell de Shnitzler ; l’univers mystérieux du double derrière le miroir de sa conscience. La quête du langage d’avant le langage.

Le double est ainsi évoqué comme fantôme d’un oncle rendu muet parce qu’on lui a coupé la langue. Rencontre toujours spectrale d’étranges habitants du jardin dont les serviteurs morts sont enterrés avec les graines d’un arbre déposées sous la langue.

L’humeur qui suinte des fleurs bleues traverse les deux amants emmurés, eau miraculeuse qui s’échappe du corps de l’épouse dans de vieilles fumeries d’opium, et que la foule recueille dans une énième fantasmagorie du narrateur.

« Le langage fuit celui qui se montre en dessous de la signification, il s’appauvrit, se réduit et se décharge de toute la force de ses propos celui qui se montre en dessous de la signification n’apercevra jamais les voies que trace la parole aux moments les plus magiques de son existence » nous dit Ryad Girod.

La ville n’est jamais nommée, les personnages non plus. La mémoire se substitue au langage. Apprendre et réciter pour une ultime résurrection.

Boris Vian dans L’arrache-cœur ; quelques grands mystiques comme El Maarri et son Message du pardon ; Freud et son Inquiétante Étrangeté ; Pascal Quignard et Son nom sur le bout de la Langue ; Mathieu Brosseau dans La Confusion de Faust ;  ne sont peut-être pas les références de l’auteur, mais elles sont les miennes dans cette quête lointaine du sens du langage, dans cette chorégraphie incessante du double, étrange et inquiétant. Ravissements entre arrachement et fascination, double tension du silence. Faire taire la voix (ou les voix) pour qu’advienne le signe. Un signe comme image de l’indécelable n’est pas un hasard,  mais une progression presque circulaire des immixtions des périmètres de voix et des territoires de «reprises de vérités».auteur girod

 

Bio-Express: Ryad Girod est né en 1970 à Alger. Il est professeur de mathématiques et enseigne actuellement à l’étranger au sein de l’Agence pour l’Enseignement Français à l’Étranger. Il est également l’auteur de La fin qui nous attend.

 

La chroniqueuse de J.D.O Amina Mekahli, star du SILA : Quand «Tiaret. Chevaux et Légendes» poétise la photo d’art

dans Actualités/Arts & Culture
  • Par ZIAD Salahamina mekahli

 

Elle nous a habitués à un style corrosif et à des propos sans concessions. Voilà qu’elle nous offre, avec le photographe Nacer OUADAHI, un livre apaisant et apaisé. Il s’agit de notre chroniqueuse attitrée Amina Mekahli et de son livre cosigné «Tiaret. Chevaux et légendes». L’ouvrage publié chez l’Anep et présenté au Sila (Salon International du Livre d’Alger) est préfacé par Maissa Bey.

A ne pas se méprendre. Il ne s’agit pas d’un livre d’histoire. Et l’auteur s’en défend clairement. C’est une simple rencontre d’un regard et d’une voix : celui d’un photographe et celle d’une poétesse.

Les deux sont épris de cette beauté du terroir, de la fantasia où le cheval dispute au cavalier l’apparat, la posture, le déploiement,….et ou le cavalier et sa monture se complètent pour étaler toute la fierté et la dignité d’une région….et de bravoure.

A part qu’Amina ne s’est pas arrêté au niveau du cliché, au sens premier du terme. Elle est partie fouiner dans notre patrimoine pour déterrer des légendes autour du cheval et sa place dans les sociétés arabo-berbères.

Le prophète Mohamed, Léon l’Africain, le Calife Mouawiyya, l’Emir Abdelkader, …se sont tous prononcés sur le cheval, lourdement présent dans la poésie antéislamique.

Voilà un des rappels du travail de Mme Mekahli qui est une «injonction intérieure à la méditation et au nomadisme des âmes » (p13).

Combinant le travail de compilation des textes au libre court de ses élans poétiques, l’auteur a conféré de l’épaisseur aux superbes photos de Nacer OUDAHI, un peu altérées par l’impression.

Dans ce travail où l’affect l’emporte souvent sur la raison, Amina Mekahli a, par moment, cédé à une certaine nostalgie très prégnante dans la culture arabe. «Il est le temps jadis. Le temps des poètes et des cavaliers. Le temps des troubadours et des princes. Il est le temps jadis. Le temps du cheval qui avait soif de beauté. Le temps où la lune veillait sur une jument fougueuse ».

Pourtant, elle se ressaisit et revient à ses préoccupations et inscrit la présence de la femme dans cet univers dominé par les hommes. «O femme guerrière ! Ton nom est cheval. Les bouches murmurent sous tes oreilles. Femme-cheval délicate comme la porcelaine. Tu as brisé les tabous» (p93)

Le livre «Tiaret. Chevaux et Légendes» est un livre d’art. A mettre à la portée de la main des enfants mais aussi des hôtes. A offrir à ceux qu’on aime. Il vient à point nommé combler un peu le déficit de ce genre de production. En tout cas, il fait honneur à toute une région.

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