Les manifestations d’El Hoceima entament la troisième semaine consécutive : Quand la marge montre la voie

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La province d’El Hoceima, et au-delà toute la région du Rif, soupçonnée à tort ou à raison de velléités sécessionnistes, ont grandement besoin de la solidarité du reste des provinces du royaume pour ne pas succomber à la tentation de la radicalisation. La crise dans cette partie du royaume a pris une forme ouverte depuis sept mois, suite à la mort de Mohsen Fikri, broyé dans une benne d’un camion de ramassage des ordures.

Depuis plus de deux semaines, El Hoceima et ses environs ne décolèrent pas et vivent au rythme des marches et manifestations de rues occasionnant interpellations et violences policières. Jusqu’ici, le «Hirak», le mouvement citoyen initiateur de cette forme de protestation, insiste sur le caractère pacifiste des investissements de l’espace public d’un part, et de la nature socio-économique des revendications avancées par ce mouvement citoyen.

«Silmya» «Silmiya» est un mot d’ordre devenu leitmotiv de toutes les manifestations qu’a connu El Hoceima et ses environs jusqu’ici, avec la revendication de la libération de ceux qui ont été incarcérés, considérés désormais comme prisonniers politiques.

Nawel Benissi, qui a pris la tête du mouvement, suite à un petit flottement causé par l’incarcération de Nasser Zefzafi, a utilisé des termes forts pour stigmatiser ceux qui risquent de céder à l’envie de répondre aux provocations des forces de répression et des «ayachas » (baltaguias marocains).

Dans sa dernière apparition de Zafzafi sur une vidéo, avant son incarcération, son testament en quelque sorte, celui qui est considéré comme le  leader charismatique du Hirak a lourdement insisté sur la préservation du caractère pacifique du mouvement.

Justement, un des paris que le mouvement citoyen du Rif est entrain de réussir se situe à ce niveau là : ne pas se résoudre à la violence comme orientation, en dépit des exactions et les provocations commises par les différents corps de sécurité dépêchés sur le terrain. Il s’agit véritablement d’un pari, puisque ce mouvement citoyen, désormais connu par « Hirak » échappe à tout contrôle partisan et à tout encadrement formel. Mieux, il a disqualifié tous les partis politiques, aussi bien ceux se réclamant de l’opposition que ceux se déclarant de l’allégeance.

Ni de gauche ni de droite, ni islamiste ni laïc, «Hirak » exprime des revendications de nature socio-économique et réclame la levée de l’embargo dont souffre la région depuis des décades. Le brandissement de l’emblème berbère, et même celui référant à Abdelkrim El Khattabi, figure de proue de la région et de tout le Maghreb, ne doit pas donner lieu à des lectures privilégiant l’option indépendantiste par rapport au royaume. Jusqu’ici El Hoceima et sa région ne doutent pas de leur marocanité, sentiment que les manifestations de solidarité dans les autres provinces le lui rendent bien.

Cependant, les tergiversations des politiques, donnent l’impression que certaines parties, sacrifiant les souffrances des populations de cette région, à commencer par celle des parents des jeunes incarcérés et transférés à Casablanca, cherchent à instrumentaliser les revendications des habitants d’El Hoceima pour se positionner ou se repositionner sur l’échiquier politique marocain.

Le silence du souverain, seul recours pour une bonne partie de la population de la région, devient assourdissant. De fait, devenu une sorte d’arbitre, Mohamed VI, qui serait selon certaines sources très remonté contre son ministre de l’Intérieur, n’est pas encore intervenu dans ce conflit se présentant comme opposant le Makhzen à la population d’une région. A moins qu’on considère la rencontre de son conseiller El Himma avec Abdelilah Benkirane, le leader du PJD comme une amorce d’une initiative politique globale.

En l’absence d’une médiation, à laquelle les partis politiques traditionnels ne peuvent plus prétendre, le champ est laissé vacant à la gestion sécuritaire de cette crise. Ce qui ressuscite d’anciens blessures et renvoie la réconciliation nationale aux calendes grecques. Les différents corps de sécurité au niveau du Royaume, notamment la Gendarmerie Royale dirigée par le Général Benslimane depuis la moitié des années 70, concurrence la police notamment dans la peu glorieuse œuvre de répression d’un soulèvement populaire.

Les événements d’El Hoceima ont permis à d’autres régions, et d’autres provinces du royaume, dont les habitants battent le pavé, de découvrir la marginalisation dans laquelle elles sont tenues. Ce qui permet de poser la question de la redistribution des richesses au niveau de tout le Maroc. Ce qui réclame une refondation totale des politiques économiques et sociales. Pas mince comme programme……

  • Par ZIAD Salah